Portrait – Une nouvelle vie au Cameroun

Depuis quelques temps, je voulais enrichir le blog avec des portraits de personnes exceptionnelles à mes yeux et pour tout un tas de raisons : une force, un talent, un engagement que j’admire.

Pour le premier volet de cette nouvelle section, je voulais quelque chose de particulier et de personnel. J’ai donc choisi de vous parler d’une amie qui me suit dans la vie depuis que nous avons habité le même étage dans notre résidence étudiante. Elle s’appelle Brunehilde mais tout le monde l’appelle Bru.

Nous avons partagé de nombreux moments de vies ensemble. Nous avons fêté, dansé, ri et pleuré. Nous nous sommes goinfrés de chocolat avant de faire des séances de gainage à 23h45 pour ne pas culpabiliser. Nous avons aussi partagé un tour de France en tandem pour soutenir le don du sang (avec une quinzaine d’autres camarades) et bien d’autres choses plus ou moins avouables 😉

Nous nous sommes aussi disputés comme toutes les copines.  Et puis la vie a fait que nous sommes parties dans des villes différentes. Quand j’ai quitté l’école, j’ai rejoint la capitale mais elle avait une soif de voyages, de vivre ailleurs, de découvrir ce monde qu’elle avait déjà bien parcouru. Et quand elle a quelque chose en tête, rien ne la retient.

En 2018, elle était l’une de mes deux témoins à notre mariage. Quelques jours après, elle quittait l’Angleterre pour réaliser un de ses rêves d’enfant : aller vivre en Afrique. Il lui a suffi de se décider a enfin faire le premier pas pour que les étoiles s’alignent et que tout aille très vite.

En quelques mois et après quelques courses effrénées pour obtenir tous les papiers nécessaires, la voilà qui quittait l’Angleterre pour le Cameroun.

Je vous propose de lui laisser la parole pour nous raconter les raisons de ce choix de vie, son quotidien, son rapport au Cameroun et à sa culture, ses découvertes…

Bru, depuis quand rêves-tu de l’Afrique ? D’où te vient cette « passion » ?

J’ai toujours voulu voyager, et vivre dans un pays où la culture est très différente de la culture occidentale. J’ai eu beaucoup de chance en grandissant : mes parents adorent voyager et nous ont amené très tôt avec eux. Quand tu entends depuis toujours tes parents te raconter plus de choses sur l‘année qu’ils ont passé au Bengladesh plus jeune que sur les 10 ans qui ont suivi, tu ne peux qu’avoir envie de voyager aussi. En réalité je suis attirée par toutes les différentes cultures, et pas seulement par les pays d‘Afrique, mais quand l‘opportunité s’est présentée j’ai sauté dessus.


Rue de Bafoussam

Quel a été l’élément déclencheur qui t’a fait quitter l’Angleterre ?

Je ne pense pas qu’il y ait eu un seul élément déclencheur, je pense que c’était une accumulation de petites choses. Je n’avais pas initialement pour objectif de travailler en Angleterre, mais bon, quand les histoires de cœur s’en mêlent, parfois on change d’avis. Le deal avec la personne que je suivais était que nous ne resterions pas plus de deux ans en Angleterre, mais que nous irions ensuite dans un pays plus exotique. Au bout de 2,5 ans il était temps de mettre ça en application. En plus de ça, j’avais atteint mon point de saturation par rapport à ma petite ville au nord de l’Angleterre, où il ne faisait jamais beau (oui ce n’est pas un mythe, dans le nord il pleut !), où une grande majorité des gens avaient voté pour le Brexit, et où la curiosité par rapport aux nouvelles cultures n’était pas la plus grande. J’avais besoin d’un grand changement : besoin de soleil, d’un nouveau job et d’une nouvelle aventure culturelle !

Du coup, raconte-nous un peu où tu habites, où tu travailles et qu’est-ce que tu fais là-bas ?

J’habite maintenant à Yaoundé, la capitale, même si avant ça j’ai vécu 4 mois à Bafoussam dans l‘ouest du pays. J’ai un appartement sympa avec une belle vue sur la ville et le palais présidentiel. Il y a plusieurs quartiers à Yaoundé dont Bastos (quartier des expats et ambassades) où je travaille et Omnisport (comme son nom l’indique, près du stade omnisport) où je vis.


Rue de Yaoundé où ont lieu les défilés de la fête nationale

Je travaille pour une société qui vend des kits solaires (des kits contenant un panneau, une batterie, des lampes, et parfois des accessoires comme des radios) pour des villages qui n’ont pas accès à l’électricité. Il y a encore beaucoup de villages au Cameroun qui utilisent des lampes à pétrole pour s’éclairer le soir.


Maison d’un client dans un village de la zone de Sa’a

Je m’occupe de deux choses pour cette entreprise : 1) des méthodes/process et 2) de l’importation des kits. Sinon en dehors du travail je sors régulièrement (resto ou bar), je fais de la danse africaine (ou en tout cas j’essaye), de l’équitation, et je lézarde à la piscine de temps en temps le dimanche. La belle vie !


Vue de mon appartement

Et la culture Camerounaise ? As-tu déjà pu la découvrir ? Dis-nous ce que tu aimes et ce qui te déplais ?

La culture camerounaise est évidemment très différente de la culture française ou anglaise. Il y a à mon avis une différence à deux niveaux : une au niveau de la vie de tous les jours, et une au niveau des traditions. Les traditions varient en fonction de la région. Dans l’ouest par exemple, chaque région a un roi, qui vit dans une chefferie (village où il vit avec ses femmes et ses enfants). Je pourrais écrire des pages entières sur les traditions de l’ouest (elles sont encore très ancrées) mais je vais juste vous en expliquer une pour donner un aperçu de cette culture. Dans la chefferie de Batoufam, lorsqu’un roi décède, le conseil des 7 se regroupe et décide qui parmi les fils de l’ancien roi deviendra roi. Ce fils est ensuite kidnappé pendant les funérailles de son père et isolé dans la chefferie avec des femmes. Le nouveau roi ne pourra sortir de son isolement que lorsque au moins une des femmes aura donné naissance à un garçon et une autre à une fille.


Marché de Foumban

Moto-taxi transportant des bananes plantains

Dans la vie de tous les jours il y a deux aspects marquants :

1) la culture de la débrouille

2) l’individualisme.

Quand on voit passer certaines voitures toute cassées on se demande souvent comment elles peuvent encore rouler. Les camerounais savent s’adapter et trouvent des solutions plus ou moins bricolées pour résoudre leurs problèmes. Je suis toujours étonnée par exemple par la quantité de choses qu’ils arrivent à transporter sur une moto ou dans une voiture : en France on louerait un camion pour livrer un lit ; ici c’est une moto qui nous l’a apporté.


Taxi = Optimisation de l’espace niveau +1000

L’individualisme lui est visible surtout dans la conduite et dans la corruption. Les camerounais conduisent comme s’ils étaient les seuls à être pressés : ils doublent n’importe comment, montent sur les trottoirs, roulent à contre sens et forcent dans les carrefours. Résultat ils créent souvent de très gros bouchons.


Les motos taxi sont un moyen peu cher pour se rendre dans zones reculées ou pour un service porte à porte (que les taxis partagés ne fournissent pas)

La corruption est aussi très forte, particulièrement la corruption policière (arrêt pour contrôle extrêmement fréquents, arrêt pour délits imaginaires…). C’est une culture du « moi d’abord » qui est tellement ancrée qu’il sera difficile de s’en débarrasser un jour.  Il y a plein d’autres choses qui illustrent la culture de tous les jours : tous les prix se discutent, si tu veux respecter une dame tu l’appelles « maman », c’est normal de m’interpeller en disant « la blanche » dans la rue, l’écologie n’est jamais prise en compte etc. je pourrais en lister encore beaucoup. Ce que j’aime dans le pays c’est une ambiance générale, un mélange de la culture et des gens, mais se sont aussi ces mêmes chosent qui m’agacent parfois. Il n’y a que la corruption que je trouve vraiment insupportable.

Au quotidien, je sais que la vie au Cameroun ne ressemble en rien à la vie en France. Comment ça se passe tous les jours ?

Tous les matins je prends ma voiture pour aller au travail. Ce qui diffère de la France, c’est que ma voiture est un 4×4 de 2002 : 4×4 parce que même à Yaoundé certaines routes sont vraiment pourries, et de 2002 parce que les mécaniciens ne sont pas toujours très forts avec les voitures plus modernes (l’électronique c’est compliqué quand tu as été formé sur le tas). Les voitures coûtent une fortune à l’import donc le prix des voitures ici est exorbitant.


 Cette voiture qui n’est pas pleine: il reste de la place sur le toit !

Donc je prends ma petite voiture et je conduis avec une attention décuplée pour éviter les accidents et en faisant attention de suivre les règles à la lettre devant la police, même si personne d’autre ne le fait (une blanche au volant, c’est une opportunité de récupérer plus d’argent pour les policiers). J’arrive au travail et j’utilise soit la connexion internet du bureau, soit je partage la connexion de mon téléphone (quand on a une coupure d’électricité ou que le réseau ne fonctionne pas ce jour-là). Tous les appareils électriques doivent toujours être branchés sur des régulateurs de tension pour éviter de cramer les appareils ou d’avoir un incendie.

Le midi on va manger à coté du bureau chez une dame qui fait souvent du poulet sauce arachide avec du riz (miam) pour 1,50€.

Le soir je rentre chez moi, ou je vais faire du sport, ou on va manger dehors/boire un verre. Les petites habitudes du quotidien sont les suivantes : toujours boire de l’eau minérale, toujours dormir sous une moustiquaire, guetter les signes de fièvre et faire un test anti palu sans tarder si fiévreux, garder un stock d’eau dans des bidons pour prendre des douches/tirer la chasse en cas de coupure d’eau, demander si la salade est bien lavée à l’eau minérale avant de manger et s’assurer de ne pas trop utiliser internet vu qu’il n’y a pas de wifi illimité.

En quoi cette nouvelle vie a-t-elle changé la vision que tu as de notre mode de vie occidentale « tout confort » ?

Quand je suis rentrée en France en vacances je me suis rendu compte j’appréciais beaucoup ces petits conforts que je considérais avant comme acquis. Le fait de boire de l’eau du robinet, de brancher mon téléphone directement sur la prise, le fait de pouvoir recycler, le wifi illimité, la façon de conduire, la possibilité de marcher d’un point à un autre sans danger et sur des trottoirs, le fait de pouvoir aller chez le docteur/dentiste sans avoir peur d’attraper le sida et en ayant confiance en leur expertise, le fait de ne pas avoir besoin d’éviter de croiser la police, le fait de pouvoir manger de la viande rouge sans danger, de manger des œufs aux plats sans risque de salmonellose, et le fait de ne pas avoir à négocier chaque prix.

Marché où j’achète mes légumes

En gros je me rends compte à quel point la vie est plus facile pour nous, et à quel point on ne s’en rend pas compte. Je vois aussi que tout est beaucoup plus cher. Et je vois que la vie pour un camerounais moyen qui vient en France doit être difficile vu les revenus là-bas et le cout de la vie en France. Une chose qui me marque beaucoup dans le mode de vie occidentale c’est les options pour vivre de façon plus écologique. On peut recycler, on peut manger et acheter local, on peut manger bio et on peut utiliser des moyens de transport plus vert. Ces options n’existent pas ici : les déchets sont brûlés dans la rue, les fruits et légumes sont plein de pesticides, les voitures sont toutes polluantes, il n’y a pas vraiment de bus. Le pays a plein de problèmes qui font que l’écologie n’est pas une priorité, et je comprends, mais ça me fait apprécier encore plus les options disponibles en France.


Rue de Foumban (ouest)

Pour bien te connaitre, je sais que tu es féministe dans l’âme et indépendante. Comment vis-tu le rapport à la femme dans la culture Camerounaise ?

J’apprends à faire taire ma féministe intérieure, et je sélectionne les moments où je lui permets de réagir. Déjà j’ai la chance de ne pas ressentir au travail de problème vis-à-vis du fait que je suis une femme ce qui aide. Le Cameroun est un pays où les femmes sont fortes et peuvent être assez indépendantes, mais ça n’empêche qu’on est loin de l‘égalité. Quand on pense au mouvement #metoo et qu’on compare à la situation ici il y a de quoi pleurer. Se faire draguer lourdement dans la rue ou dans des restaurant est monnaie courante. J’ai souvent le droit à « bonjour, je veux épouser une blanche, tu es mariée ?» dans la rue. Une fois dans un restaurant avec une amie (française aussi) on a entendu un homme dire au serveur « Elles sont mariées ou je peux choisir ? ». Dans ces moments-là je libère ma féministe intérieure (qui s’en donne à cœur joie après avoir été enfermée si longtemps).

Les fabuleux tissus …

Après il y a aussi tout ce que j’entends sur le couple et le rôle de la femme à la maison qui m’attriste. La fidélité est une exception et pas la règle et la femme doit faire la cuisine et s’occuper des enfants. J’essaye d’en discuter avec certains collègues avec qui je m’entends bien, mais je ne vais pas en faire mon cheval de bataille. Je me dis que je ne peux pas changer une culture, je peux juste parler des options alternatives, et je peux changer des petites choses à un petit niveau. Par exemple je fais bien attention de reprendre des collègues s’ils font des commentaires déplacés et de leur expliquer pourquoi ce n’est pas acceptable. Ce n’est pas facile mais c’est plus réaliste.

Serais-tu capable de nous lister 10 choses que tu adores et 10 choses que tu déteste ?

Ce que j’adore :

  1. Le contact avec le « vrai » Cameroun (je veux dire par là le contact avec les zones où les expatriés ne sont pas courants. Les villages de nos clients par exemple).
  2. L’histoire et les traditions de l’ouest .
  3. Acheter mes fruits et légumes au marché, ou à une « maman » dans la rue.
  4. Les paysages (la Cameroun est très vert, et en saison sèche, les feuilles sont toutes rouges, pleines de poussière) .
  5. Le climat en saison sèche (après l’Angleterre c’est un bonheur de pouvoir porter des robes et de lézarder au soleil).
  6. La possibilité de me faire faire des vêtements en pagne sur mesure.
  7. La possibilité de me faire faire des meubles en bois ou en rotin sur mesure.
  8. Le street-food (brochettes, poisson braisé, salade d’avocat, beignet + haricots rouges, spaghettis sautés etc.).
  9. La communauté expat (Je me suis fait plus d’amis en 5 mois à Yaoundé qu’en 3 ans à Huddersfield, la communauté d’expatriés est généralement assez ouverte à rencontrer de nouvelles personnes).
  10. La proximité de ma famille (J’ai la chance d’avoir mes parents qui habitent… à Yaoundé ! C’était par hasard mais c’est top).

Et puis ce que je déteste :

  1. Corruption policière.
  2. Façon de conduire/ état des routes (ils conduisent vraiment comme des fous).
  3. Le fait que je ne puisse marcher nulle part (état des trottoirs, sécurité).
  4. Coupures d’eau et d’électricité très fréquentes (au minimum une fois par semaine, durant parfois 12h).
  5. Le risque au niveau santé (paludisme mais aussi très mauvaise qualité des hôpitaux et des médecins).
  6. Le fait qu’une partie du pays soit en zone orange ou rouge, ce qui limite mes visites et déplacements.
  7. Attitudes vis-à-vis des femmes, particulièrement des femmes blanches.
  8. Vision du couple (ici tout le monde trompe tout le monde et c’est connu).
  9. Le manque de sérieux des artisans (On nous a livré des meubles plein de termites, tout arrive en retard, pas à la bonne taille etc.).
  10. Le climat en saison des pluies (on dirait l’Angleterre).

Tu as pas mal voyagé autour du Cameroun et tu as récemment visité le Bénin. Qu’est-ce que tu retires de ces voyages ?

Visiter le Bénin m’a fait me rendre compte que qu’on m’avait dit était vrai : le Cameroun est un pays difficile à vivre comparé à d’autres pays d’Afrique. Ce voyage m’a montré que même si les pays sont proches, les cultures sont très différentes, et que la corruption policière n’est pas présente partout en Afrique. Je pense que si je n’avais pas été au Benin j’aurais eu le risque de généraliser mon expérience camerounaise à toute l’Afrique alors qu’il y a une grande variété de pays à découvrir.


Le Cameroun est un pays très vert. Ici: vue en bas du mont Didango

Et pour la suite, qu’est-ce que tu prévois ? Combien de temps voudrais-tu rester ? Je ne sais pas encore. Je me vois bien rester un an de plus mais probablement pas plus que ça. La grande question est : et après ? Je ne sais pas si après ça j’aurais envie de rentrer en France, d’aller en Asie, de rester en Afrique… je n’ai pas de contraintes donc c’est difficile de savoir en avance où la vie va me mener, mais ça me va très bien comme ça.


Maison dans un village isolé, sans eau courante ou électricité.

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